L’asile est devenu une loterie (journal Le Courrier 6 sept 2018)

«L’asile est devenu une loterie»

L’Aumônerie œcuménique genevoise s’engage auprès des requérants d’asile depuis trois décennies. Trente ans d’action âpre et exigeante qu’elle fête dès ce lundi.
«L’asile est devenu une loterie»
Aux Tattes, les activités avec les enfants réunissent du monde le mercredi (ici en été 2017). LDD
Asile

Elle l’annonce d’emblée, elle aura peu de temps, prise entre un rendez-vous important et la méditation qu’elle anime à l’accueil œcuménique de l’aéroport, où elle officie depuis dix-huit ans. Au final, Véronique Egger prendra le temps d’évoquer pour Le Courrier les trois dernières décennies de l’Aumônerie genevoise œcuménique pour les requérants d’asile (Agora). Ses collègues ont pris la relève. C’est aussi cela, l’esprit de l’Agora: une entraide permanente, un tissu humain dense, une spiritualité souple et souriante.

Laborantine en chimie de formation, Véronique Egger est entrée à l’aumônerie genevoise à la première heure, lorsque celle-ci naît en 1988 de la volonté des trois Eglises officielles du canton de Genève (catholique romaine, catholique chrétienne et protestante). Comme bénévole d’abord, comme diacre ensuite. Aux arrivants peu habitués à voir des femmes actives dans l’Eglise, elle explique avec humour qu’elle est «l’imam des chrétiens». Quelques questions à une femme qui sait ce que l’engagement veut dire.

En trente ans, quelles victoires l’Agora a-t-elle connues, et quelles déceptions?

Véronique Egger: Les victoires sont toujours plus rares pour celles et ceux qui défendent le droit d’asile. Pour l’Agora, les succès sont avant tout humains: le soutien à des gens qui en ont besoin, la qualité humaine de notre équipe et du milieu de l’asile genevois, la joie d’avoir des nouvelles positives d’une personne passée par l’Agora…

Au fil des besoins, nous sommes passés de l’accueil et de l’information à l’élaboration de cours de français et d’informatique, d’activités sportives. Nous avons aussi lancé des projets pour l’accueil des enfants de migrants le mercredi matin, par exemple. Nous faisons partie de la Coordination asile genevoise, plate-forme d’échange entre associations actives sur le terrain de l’asile, qui dialogue aussi avec les institutions et les autorités.

Quelle est la spécificité de votre action?

Nous accueillons sans prosélytisme, nous informons, nous offrons du temps: c’est important. Notre chance, c’est que nous ne sommes pas dans un processus d’évaluation, les gens ne sont pas sommés de parler. Et même quand ils doivent repartir, il faut leur transmettre que leur vie ne s’arrête pas là. Mais nous sommes aussi très attentifs à ne pas créer de faux espoirs. Nous côtoyons des situations si désespérées et injustes qu’il est parfois difficile de résister. Quand je tape dans une balle de tennis, je pense parfois très fort à tel ou tel office cantonal ou fédéral. Et sincèrement, sans la foi, je n’aurais pas tenu face à ces tragédies humaines, contre le découragement, contre les insultes que nous recevons aussi.

Comment la situation de l’asile a-t-elle évolué au cours des trente dernières années?

Vous le savez bien, le droit d’asile se durcit partout en Europe… En Suisse, la création de la détention administrative en 1995 a beaucoup détérioré la situation des demandeurs d’asile. Certaines personnes qui n’ont pas de papier pour rester en Suisse sont emprisonnées en vue de leur expulsion, et même s’il n’y a pas d’accords de réadmission avec leur pays! L’asile est devenu une loterie. Il est beaucoup plus difficile de bénéficier d’une protection. Les méthodes de torture ont évolué, elles laissent moins de traces qui pourraient servir de preuve. Pourtant, les guerres et les exactions n’ont pas faibli, et bientôt viendront les réfugiés climatiques.

Dans les années 1990, lors du renvoi des Congolais, nous étions plusieurs milliers dans les rues avec nos valises figurant leur départ. Aujourd’hui, le système Dublin est si problématique qu’il mobilise à nouveau contre lui, heureusement, et avec beaucoup de jeunes.

L’Agora est aujourd’hui installée aux Tattes, le plus grand foyer d’hébergement de requérants de Suisse. Avec quelles conséquences?

Nous avons perdu en espace: les jardins qui entouraient la précédente maison de la Croisette étaient une bouffée d’air pour nos visiteurs. Mais dans le foyer, nous sommes au cœur du dispositif et nous observons de plus près les dysfonctionnements. Les travailleurs de l’Hospice général n’ont pas le temps nécessaire pour les migrants, ce dont souffre notamment l’information: lors de cette rentrée scolaire, certains enfants n’ont pas su où se rendre à l’école, par exemple.

Vos Eglises vous ont-elles toujours soutenus?

Oui, même s’il a fallu batailler au début pour créer cette structure. Nous avons débuté dans un bus, puis un mobile home, un conteneur, une roulotte de chantier – dont l’électricité était payée par la banque toute proche. Les diacres ont toujours été plus nombreux à ces postes que les pasteurs.

Aujourd’hui, nous avons une mission de témoins, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise: sincèrement, si je ne les voyais pas de mes yeux, je ne croirais pas à certaines situations. Nous devons à la fois raconter et permettre les échanges entre les demandeurs d’asile et la population. Ceux qui prennent les décisions de renvoi ne sont pas ceux qui les rencontrent. Témoigner permet de rectifier un peu ce biais.

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