Lettre à Madame Bachelet, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme : pour une protection des réfugiés et des migrants bloqués en Lybie

Mouvement érythréen de Genève

C/o Mr. Tewodros EYASU

Rue Louis-Favre 31

1201 Genève

mouvement.erythreen@gmail.com

 

Michelle Bachelet

Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme

HCDH

Palais des Nations

CH-1211 Genève 10

 

Genève, le 03 octobre 2019

 

Concerne: Les réfugiés et migrants bloqués en Lybie ont besoin de votre intervention urgente. La complicité européenne sur cette question doit être enquêtée

 

Madame la Haut-Commissaire,

Nous écrivons cette lettre ouverte afin d’exprimer notre profonde détresse et inquiétude face à la situation de nos compatriotes – Erythréens, Soudanais, Ethiopiens, Somaliens et autres – bloqués en Libye.

Nous qui avons trouvé refuge en Europe, continuons de recevoir des nouvelles d’une violence effroyable – y compris des images choquantes qui nous ont été envoyées sur les réseaux sociaux – de la part de nos compatriotes en Libye. Ces messages désespérés montrent qu’ils luttent pour survivre prisonniers dans des centres de détention ou dans des zones d’insécurité permanente. Ils y sont la proie, en toute impunité, des trafiquants, des milices, des gangs criminels et même des autorités libyennes elles-mêmes. Comme vous le savez, de nombreuses personnes ont disparu après avoir été interceptées en mer et renvoyées de force en Libye[1]. Selon les témoignages de nos compatriotes, même les quelques « centres d’accueil » mis en place par les organisations internationales ne sont plus sûrs.

Le degré de misère, détresse et violence auquel ces personnes – bloquées aux portes de l’Europe – sont soumises défie tout entendement : décès dus à la famine et à la maladie, travail forcé, viols, torture et meurtres ont lieu tous les jours. Dans un clip vidéo que nous avons reçu cet été, un groupe de femmes érythréennes incarcérées dans un centre de détention en Libye nous a suppliés : « Parlez de nous au monde entier ! Nous sommes torturées ! Nous sommes violées ! Nous sommes vos sœurs et vos filles ».

Ce type de message nous provoque une douleur incommensurable.

Nos compatriotes nous parlent des cadavres qu’ils côtoient: les corps de personnes noyées tentant de traverser la Méditerranée échouent sur les côtes libyennes où ils gisent et pourrissent, non identifiés et sans sépulture. Dans les camps et centres de détention, où il n’y a pas de toilettes, nos compatriotes sont contraints par leurs ravisseurs de se soulager sur les plages, entourés des cadavres de personnes noyées alors qu’elles tentaient de traverser la mer en sécurité. Nos frères et sœurs ne sont même pas autorisés à enterrer les corps. Leurs paroles nous parviennent par téléphone, vidéo et SMS : « Sauvez-nous ! Ne nous laissez pas ici, parmi les cadavres de notre peuple! »

Cette situation insupportable nous questionne : Comment se fait-il qu’au 21e siècle, des personnes contraintes à l’exil soient toujours soumises à des mauvais traitements, disparitions, tortures et viols systématiques ? Comment peut-on assister à cela et ne pas agir ? Comment pouvons-nous justifier cela aux générations futures ? N’avons-nous rien appris de l’histoire européenne ?

Les autorités libyennes sont directement impliquées dans les exactions flagrantes envers nos compatriotes. Le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a affirmé lui-même le fait que les autorités libyennes sont connues pour être impliquées dans la traite des êtres humains, les disparitions et la privation arbitraire de la vie (S/2019/682 au §§ 50-54).

Alors que ces violations en Libye sont maintenant de notoriété publique, les états européens continuent d’externaliser leurs politiques de contrôle des frontières. Ceci est fait dans le but spécifique d’empêcher les réfugiés et migrants de faire valoir leur droit à une protection internationale sur le sol européen alors qu’ils devraient y bénéficier de procédures légales et de traitements humains. Les états européens perpétuent donc un cycle de violations flagrantes des droits de l’homme. Ceci doit cesser.

Comme les Nations unies et les ONGs l’ont établies, les états européens apportent, de manière individuelle et par le biais des mécanismes de l’UE, un soutien direct aux garde-côtes libyens – logistique, matériel, formation et échange d’information[2] – dans le but d’intercepter et de renvoyer de force les migrants et réfugiés en Libye. Ce soutien aux garde-côtes libyens est une tentative flagrante d’atteindre l’objectif de refouler les migrants en Libye sans impliquer directement leurs propres juridictions. Cette situation soulève de graves questions quant à la complicité des états européens dans la commission de violations flagrantes et systématiques des droits de l’homme. Ces questions méritent d’être examinées par votre bureau.

Selon les chiffres officiels de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 18’000 personnes se sont noyées depuis 2003 tentant de traverser la Méditerranée en quête de sécurité. La plupart d’entre elles – 70% – se sont noyées sur la route centrale de la Méditerranée reliant la Libye et l’Italie et à Malte. Mardi dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a annoncé que le nombre de migrants et réfugiés morts en mer Méditerranée chaque année dépassait déjà le chiffre de 1’000, pour la sixième année consécutive. La Méditerranée est ainsi devenue le plus grand cimetière de migrants au monde. Il ne nous est plus possible de nous taire face à cette tragédie qui se déroule sous nos yeux.

En tant que Haut-Commissaire, nous pensons que vous avez un rôle unique à jouer pour mettre fin à cette situation et déterminer la responsabilité de ce qu’il se passe. Nous vous demandons respectueusement de prendre toutes les mesures appropriées, notamment :

  • Demander aux états européens et à l’UE de 1) réactiver immédiatement les opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée 2) cesser d’entraver les efforts de sauvetage des groupes d’aide 3) assurer un débarquement rapide et sûr 4) établir des stratégies de réinstallation capables d’accueillir les réfugiés et les migrants dans des conditions sûres et dignes ; [3]

 

  • Demander aux états européens et aux organes de l’UE de cesser immédiatement toute coopération avec les garde-côtes libyens à des fins d’interception et de refoulement des migrants vers la Libye ;

 

  • Utiliser votre position de Haut-Commissaire pour 1) Attirer l’attention urgente du Conseil des Droits de l’Homme sur la situation des migrants et réfugiés en Libye et 2) demander la mise en place d’un mécanisme approprié pour enquêter sur la situation et proposer des mesures urgentes pour résoudre la crise ;

 

  • Soutenir les efforts visant à rendre les tribunaux internationaux responsables des crimes et violations des droits de l’homme commis sur les migrants et les réfugiés bloqués et/ou refoulés en Libye. Soutenir également les efforts déjà initiés devant la Cour pénale internationale[4] et la Cour européenne des droits de l’homme[5].

 

Nous avons organisé une manifestation publique qui aura lieu demain, vendredi 4 octobre 2019, de 12h00 à 16h00, sur la Place des Nations, afin d’exprimer nos préoccupations et de mettre en lumière le sort tragique de nos frères et sœurs en Libye. Nous vous invitons respectueusement à vous joindre à nous pour manifester votre solidarité à notre cause.

 

Cordialement,

 

Tewodros Eyasu

[1] Votre communiqué du 2 Juin 2019 demandant au Gouvernement libyen d’union nationale de lancer immédiatement une enquête indépendante pour localiser les centaines de migrants interceptés par les Garde-Côtes libyens et ayant disparu lors de leur transfert dans les centres de détention.

[2] Voir HCDH et MANUL, Desperate and Dangerous : Report on the human rights situation of migrants and refugees in Libya, 20 décembre 2018 ; Human Rights Watch, Un enfer sans issue : Les politiques européennes contribuent aux abus envers les migrants en Libye, 21 janvier 2019.

[3] Voir notamment les recommandations du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe : Lives saved. Rights protected. Bridging the protection gap for refugees and migrants in the Mediterranean, CoE Juin 2019.

[4] Communication au Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale, conformément à l’article 15 du Statut de Rome, EU Migration Policies in the Central Mediterranean and Libya (2014-2019), disponible sur https://www.statewatch.org/news/2019/jun/eu-icc-case-EU-Migration-Policies.pdf

[5] CEDH, S.S. ET AUTRES c. ITALIE, CEDH, 26 juin 2019, Requête n°21660/18.

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