« Le traducteur » – avant première au cinéma Scala le mercredi 29 septembre. Entretien avec le réalisateur Anas Khalaf

Rana Kazkaz et Anas Khalaf sont les coréalisateurs du film « Le traducteur » qui sort sur nos écrans le 29 septembre. Entretien avec Anas Khalaf, ou comment témoigner de l’Histoire.

Les liens avec le cinéma et la Syrie

Rana Kazkaz et moi sommes deux co-réalisateurs. Mariés ensemble, nous avons fait 4 court-métrages, deux long-métrages et deux enfants. Rana a étudié l’écriture, le cinéma et l’acting. Quant à moi, mes parents ont refusé que je fasse des études de cinéma. J’ai donc étudié le business en France, j’ai travaillé dans le golfe pour le secteur pétrolier et puis à 26 ans, j’ai eu envie de tenter ma chance. Je suis parti à Los Angeles ou on m’a donné l’opportunité de travailler sur des films, d’être assistant, puis de prendre des responsabilités sur des lieux de tournage.

Je suis né en Syrie à Damas. Mon père est syrien et ma mère est syrienne-kurde. Ma mère était professeur de français et mon père faisait de l’import-export avec la France. En 1977, ils décident de s’installer en France en région parisienne. J’ai alors 3 ans. Mon frère et ma sœur vont y naître. J’ai donc fait toute ma scolarité en France et je retournais en Syrie pour les vacances voir la famille.

Je suis retourné en Syrie à l’âge de 30 ans. Rester aux US en étant syrien après le 11 septembre 2001 était devenu compliqué et le marché du travail en France était tendu. J’ai accepté de reprendre les rênes de l’entreprise de mon père qui partait à la retraite en espérant pouvoir faire de nouveau du cinéma un jour. Aussi en 2006, je repars aux US avec un budget pour financer « Driving to Zigzigland » le premier long métrage d’une arménienne Nicole Ballivian. A Los Angeles, je rencontre Rana Kazkaz qui faisait son premier film. Elle rentre en Syrie avec moi en 2006 et nous y vivons jusqu’en 2011. Nos deux enfants naissent là-bas en 2007 et 2008. Et puis lorsque la révolution commence en 2011, Rana repart aux US chez ses parents avec les enfants: Moi, je reste car je veux voir ce qui va se passer, être témoin de la chute du régime… qui n’arrivera jamais. Nous nous retrouvons un an plus tard et nous nous installons en Jordanie pour continuer nos projets ensemble. Nous ne sommes plus jamais retournés en Syrie depuis car la situation est de plus en plus compliquée.

Le déclic qui les a conduits à faire ce film…

Nous étions en train de préparer un film choral sur la société syrienne appelé « Damascène » et nous nous sommes rendus à Melbourne en Australie pour présenter le projet à un forum de co-production. Là, les gens nous interpellent sur la situation en Syrie et nous incitent à « pitcher » quelque chose. Nous avions déjà réfléchi à l’histoire de deux frères, l’un activiste et l’autre qui se cache derrière les mots des autres. C’est déjà un traducteur. Ensuite, nous jetons un regard sur les années 2000 en Australie et nous découvrons que pendant les JO de Sydney, la Syrie avait envoyé 14 athlètes accompagnés d’un traducteur. Nous avons ensuite imaginé l’histoire du lapsus qui empêche celui-ci de rentrer dans son pays où il risque d’être tué. L’Australie n’est pas un des pays les plus ouverts en matière d’asile. C’est pourquoi, nous avons introduit le personnage du journaliste Chase qui pose la fameuse question. Nous comprenons alors que c’est lui qui a facilité l’asile grâce à ses connections.

Avec le journaliste (les images) et le traducteur (les mots),  deux manières différentes de témoigner.

Chase est un journaliste de terrain qui veut que les informations arrivent façon « mainstream media ».  Il pense que leur diffusion va suffire pour alerter l’opinion publique. Seulement comme les sources ne sont pas révélées, leur véracité est mise en doute. Sami, qui connait le régime et dont le père a disparu, sait que les vidéos sont vraies. Tous deux comprennent alors qu’ils doivent se rendre sur place et tout risquer pour témoigner et filmer eux-mêmes. C’est la limite du poids des images. Il faut montrer ce qui se passe sur place même si c’est très violent. Et parfois, cela ne suffit pas. Lors des évènements en Syrie, personne n’a bougé malgré la diffusion de milliers de vidéos.

L’impact du mot juste est important. Ma mère qui est professeur de français a fait aussi de la traduction pour la télévision syrienne. Le lapsus du film semble très banal comme l’a exprimé un journaliste français après une projection presse. Mais il ne l’est pas pour la Syrie, pour ceux qui peuvent en comprendre le sens caché. Ce journaliste ne comprend pas ce que c’est que de vivre sous une dictature. Un mot est un mot dans le contexte d’une dictature, d’un régime qui n’accepte aucune méfiance, aucune défiance. Aujourd’hui, vous êtes arrêtés pour avoir seulement prononcé le nom de Bachar el-Hassad. Un traducteur est celui qui accepte de jouer le rôle du passeur, celui qui explique la situation.

Le film met en avant de très beaux portraits de femmes – Est-ce que la révolution peut réussir grâce à elles ?

Il est clair que les femmes ont pris un poids énorme pendant cette révolution. Il faut rappeler que malgré une société encore très patriarcale, les syriennes travaillaient, s’habillaient comme elles l’entendaient, pouvaient choisir de ne pas porter le voile, pouvaient divorcer de leur mari si elles le souhaitaient. C’était très ouvert au-niveau de la pratique religieuse, en rien comparable à l’Iran, l’Arabie Saoudite ou l’Afghanistan. Au début, les manifestants étaient surtout des hommes car personne ne savait ce qui allait se passer, quelle serait la réponse du régime. Ensuite, les femmes ont pris une place importante et sont devenues les têtes pensantes de la révolution. Les personnages du film sont donc le reflet de l’existant. Le rôle féminin de Karma devait être tenu par une actrice activiste syrienne Fawda Souleimane. Elle s’est soulevée contre le régime dès le début bien qu’elle soit alaouite comme le président Hassad. Elle a dû s’enfuir en laissant son fils en Syrie. Pour nous, elle a été source d’inspiration pour l’écriture du film et de l’histoire. Malheureusement, elle est décédée il y a quelques années à 45 ans en France. L’actrice libanaise Yumna Marwan, qui est aussi très féministe et très activiste s’est emparée du rôle de Karma ; elle est très présente, très forte.

Comment « Le traducteur » peut aider à témoigner

Godard a dit : « vous voulez faire un film sur les autres faites un documentaire, vous voulez faire un film sur vous faites une fiction ». Raya et moi ressentons une forme de culpabilité de ne pas avoir participé aux manifestations. Mais comme beaucoup de gens, nous avons eu peur. Nous avions cette sécurité d’avoir des passeports français et nous sommes partis en avion. Nous n’avons pas pris une barque pour traverser la Méditerranée. Au début, les manifestations étaient pacifiques. Les gens demandaient plus de liberté, plus de dignité, pas la chute du régime. Ils manifestaient avec des drapeaux, pas avec des armes. Ils n’ont pris des armes qu’après, quand la situation a dégénéré et qu’il a fallu riposter. C’était un tournant pour nous, pour la région qui aurait pu se passer autrement si le régime avait accepté de dialoguer. C’est une tragédie. Nous sentons notre responsabilité à témoigner de ces évènements en utilisant la fiction.

La critique du film :

Le traducteur ou le poids du mot juste : un très beau film sur nos écrans à partir du 29 septembre

En 2000, Sami est le traducteur de l’équipe olympique syrienne à Sydney. Suite à une interview controversée, il s’enfuit et demande l’asile politique en Australie. Il y fait sa vie, est heureux, tout en regrettant les siens restés au pays. En 2011, la révolution syrienne éclate mais les manifestations pacifistes sont réprimées durement. Lorsqu’il apprend que son frère a été arrêté, il décide de rentrer clandestinement au pays avec Chase un ami journaliste et d’enquêter.

Voici un très bon film sur le déclenchement de la guerre civile syrienne mais aussi sur le poids des mots. « Les gens ont peur de parler mais le plus grand risque est de ne rien dire » clame l’un des protagonistes. A travers son métier, Sami doit trouver les termes les plus justes et les plus fidèles pour rendre compte des situations et des sentiments. Retourné en Syrie, il prend conscience de sa responsabilité vis-à-vis de son pays mais aussi de son entourage. Pendant combien de temps pourra-t-il rester caché derrière les mots des autres ? En suivant Ziad Bakri dans cette quête, nous sommes immergés dans un conflit atroce mais au plus près de ceux qui crient « nous voulons la liberté et la dignité ».

Le traducteur de Rana Kazkaz & Anas Khalaf

Avec Ziad Bakri, Yuman Marwan, David Field

Sortie en Suisse romande : 29 septembre

Sortie en France : 13 octobre

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