« ÊTRE LE SEL DE LA TERRE »
Prédication à partir de Matthieu 5,13, Marc 9,49-50 et Luc 14,34 -35.
Olivier Bauer — olivier.bauer@unil.ch
Un homme partit de Lausanne pour se rendre à Bex, auprès de pasteure, une femme
connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance. Quand il arriva devant
elle, il lui dit :
– Pasteure Marcelle, toi qui es connue pour ton intelligence, ta sagesse et ta
clairvoyance, dis-moi comment être le sel de la terre ?
– Homme, répondit Pasteure Marcelle ! Quand tu cuisines, pourquoi ajoutes-tu
du sel à tes plats ?
– Pour renforcer leur goût, dit l’homme.
– Et bien va et fais de même ! Donne du goût à la vie ! Donne du goût à ta vie, à la
vie de tes proches et à la vie de celles et ceux dont tu t’éloignes ! Et pour ne pas
oublier ta tâche, prends une cuillère de sel et dissous-la dans un peu d’eau !
Seulement, garde-toi bien de boire ce breuvage ! Et quand tu auras fait cela,
reviens me voir !
L’homme repartit pour Lausanne. Et quand il fut chez lui, il s’assit et se demanda
comment donner du goût à la vie, à sa vie, à la vie de ses proches, à la vie de celles et
ceux dont il s’éloigne. Dans son petit carnet, il écrivit quelques mots : « chaleur du
soleil », « fleurs des champs », « chocolat noir », « chocolat blanc », « une chanson
douce », « lire Le sel de la vie par l’anthropologue Françoise Héritier ». Et d’autres mots
encore ; et d’autres mots peut-être ; et d’autres mots sûrement…
Puis, pour ne pas oublier sa tâche, il prit une première cuillère de sel et l’ajouta à l’eau.
Il éprouva l’envie de goûter le breuvage, mais il n’en fit rien.
Silence
Quand il eut fait cela, l’homme retourna à Bex. Et quand il fut devant pasteure Marcelle,
cette femme connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance, il lui dit :
– Pasteur Marcelle, j’ai fait ce que tu m’as dit. J’ai essayé de renforcer le goût de
ma vie, de la vie de mes proches, de la vie de celles et ceux dont je m’éloigne.
Que dois-je faire maintenant ?
– Homme, répondit Pasteure Marcelle ! Comment aimes-tu te mêler à la
conversation ?
– J’aime y mettre mon grain de sel, dit l’homme.
– Et bien va et fais de même ! Mets ton grain de sel dans les consensus trop
consensuels, dans les évidences trop évidentes, dans les majorités trop
majoritaires ! Et quand tu subiras des reproches, prends-les toujours avec un
grain de sel, cum grano salis ! Et pour ne pas oublier ta tâche, prends une
cuillère de sel et dissous-la dans un peu d’eau ! Seulement, garde-toi bien de
boire ce breuvage ! Et quand tu auras fait cela, reviens me voir !
L’homme repartit pour Lausanne. Et quand il fut chez lui, il s’assit et se demanda
comment se rendre utile dans les débats publics, comment se rendre capable d’un
peu d’humour et de distance. Dans son petit carnet, il écrivit quelques mots :
« réfléchir, même si ça fait mal », « demander la force de changer ce qui peut l’être »,
« demander la patience de supporter ce que je ne peux pas changer », « lire Grains de
sel par le pasteur James Woody ». Et d’autres mots encore ; et d’autres mots peut-
être ; et d’autres mots sûrement…
Puis, pour ne pas oublier sa tâche, il prit une deuxième cuillère de sel et l’ajouta à l’eau.
Il éprouva l’envie de goûter le breuvage, mais il n’en fit rien.
Silence
Quand il eut fait cela, l’homme retourna à Bex. Et quand il fut devant pasteure Marcelle,
cette femme connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance, il lui dit :
– Pasteur Marcelle, j’ai fait ce que tu m’as dit. J’ai essayé de mettre du sel dans
les débats, de prendre les choses avec un grain de ce même sel. Que dois-je
faire maintenant ?
– Homme, répondit Pasteure Marcelle ! Quand ton chemin est gelé, pourquoi y
verses-tu du sel ?
– Pour faire fondre la neige et faire fondre la glace, dit l’homme.
– Et bien va et fais de même ! Fais fondre les regards, les mots et les gestes qui
glacent ! Dégèle les relations qui deviennent trop froides ! Et pour ne pas oublier
ta tâche, prends une cuillère de sel et dissous-la dans un peu d’eau !
Seulement, garde-toi bien de boire ce breuvage ! Et quand tu auras fait cela,
reviens me voir !
L’homme repartit pour Lausanne. Et quand il fut chez lui, il s’assit et se demanda
comment faire fondre les regards, les mots et les gestes qui glacent, comment dégeler
les relations trop froides. Dans son petit carnet, il écrivit quelques mots : « mettre du
sourire dans ma voix et dans mes yeux », « faire confiance », « prendre au sérieux »,
« rire, et surtout de soi-même », « oser la naïveté », « non, c’est non », « aimer »,
« s’aimer », « être aimé·e ». Et d’autres mots encore ; et d’autres mots peut-être ; et
d’autres mots sûrement…
Puis, pour ne pas oublier sa tâche, il prit une troisième cuillère de sel et l’ajouta à l’eau.
Il éprouva l’envie de goûter le breuvage, mais il n’en fit rien.
Silence
Quand il eut fait cela, l’homme retourna à Bex. Et quand il fut devant pasteure Marcelle,
cette femme connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance, il lui dit :
– Pasteure Marcelle, j’ai fait ce que tu m’as dit. J’ai essayé de faire fondre les
regards, les mots et les gestes qui glacent et de dégeler les relations devenues
trop froides. Que dois-je faire maintenant ?
– Homme, répondit Pasteure Marcelle ! Comment conserve-t-on la viande et le
poisson ?
– En les salant, dit l’homme.
– Et bien va et sale ce qu’on laisse pourrir et périr, ce qu’il vaut la peine de
conserver ! Et pour ne pas oublier ta tâche, prends une cuillère de sel et
dissous-la dans un peu d’eau ! Seulement, garde-toi bien de boire ce breuvage !
Et quand tu auras fait cela, reviens me voir !
L’homme repartit pour Lausanne. Et quand il fut chez lui, il s’assit et se demanda ce
qu’on laisse pourrir et périr, ce qu’il lui fallait saler pour le conserver. Dans son petit
carnet, il écrivit quelques mots : « SDF », « réfugié·es », « défavorisé·es »,
« mendiant·es », « migrant·es », « les idéalistes et leurs idéaux », « les rêves, surtout
ceux qui se font en couleur », « toi », « moi », « toi et moi », « nous », « vous ». Et d’autres
mots encore ; et d’autres mots peut-être ; et d’autres mots sûrement…
Puis, pour ne pas oublier sa tâche, il prit une quatrième cuillère de sel et l’ajouta à l’eau.
Il éprouva l’envie de goûter le breuvage, mais il n’en fit rien.
Silence
Quand il eut fait cela, l’homme retourna à Bex. Et quand il fut devant pasteure Marcelle,
cette femme connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance, il lui dit :
– Pasteure Marcelle, j’ai fait ce que tu m’as dit. J’ai salé ce qu’on laisse pourrir et
périr pour que cela soit conservé. Que dois-je faire maintenant ?
– Homme, répondit Pasteure Marcelle ! Quel est le goût de ta sueur, de tes larmes
et de ton sang ?
– Salé, dit l’homme. C’est du sel que mes larmes, ma sueur et mon sang ont le
goût.
– Et bien va et donne le sel de tes larmes, le sel de ta sueur et le sel de ton sang !
Pleure avec celles et ceux qui souffrent ! Transpire pour le bonheur du monde !
Et s’il faut donner ton sang, donne ton sang ! Et pour ne pas oublier ta tâche,
prends une cuillère de sel et dissous-la dans un peu d’eau ! Seulement, garde-
toi bien de boire ce breuvage ! Et quand tu auras fait cela, reviens me voir !
L’homme repartit pour Lausanne. Et quand il fut chez lui, il s’assit et se demanda ce qui
valait le sel de ses larmes, ce qui méritait le sel de sa sueur, ce qui exigeait le sel de
son sang. Dans son petit carnet, il écrivit quelques mots : « sympathie », « empathie »,
« compassion », « passion », « action », « lire Éclats de sel par Sylvie Germain ». Et
d’autres mots encore ; et d’autres mots peut-être ; et d’autres mots sûrement…
Puis, pour ne pas oublier sa tâche, il prit une cinquième cuillère de sel et l’ajouta à
l’eau. Il éprouva l’envie de goûter le breuvage, et cette fois, l’envie fut plus forte que
lui.
Quand il eut fait cela, l’homme retourna à Bex. Et quand il fut devant pasteure Marcelle,
avant même qu’il n’ouvre la bouche, cette femme connue pour son intelligence, sa
sagesse et sa clairvoyance lui dit :
– Homme, pourquoi as-tu bu ce que tu devais te garder de boire ? Pourquoi as-tu
goûté l’eau à laquelle tu avais ajouté cinq cuillères de sel ?
– Pasteure Marcelle, tu es intelligente, sage et clairvoyante. Tu sais donc que je
suis un homme et que je suis faible. J’ai voulu goûter ce que tu m’avais interdit
de goûter.
– Et alors, demanda Pasteure Marcelle ?
– Tu avais raison et j’ai eu tort, admit l’homme. Le breuvage était imbuvable et j’en
ai encore la bouche sèche.
– Et de cette expérience, qu’en tires-tu comme conséquence ?
– De mon expérience, Pasteure Marcelle, d’avoir fait ce que tu m’as dit, d’avoir
essayé de renforcer le goût de ma vie, de la vie de mes proches et de la vie de
celles et ceux dont je m’éloigne, d’avoir essayé de nuancer les consensus, les
évidences et les majorités, d’avoir essayé de faire fondre les regards, les mots et
les gestes qui glacent et de dégeler les relations devenues trop froides, d’avoir
essayé de saler ce qu’on laisse pourrir et périr, pour que cela soit conservé,
d’avoir donné le sel de mes larmes, le sel de ma sueur et le sel de mon sang, j’ai
compris qu’il convient d’abord de lire l’évangile de Luc, car il est vrai que le sel
est une bonne chose ; qu’il convient ensuite de lire l’évangile de Matthieu, car il
est vrai qu’il est bon de saler la terre ; qu’il convient enfin de lire l’évangile de
Marc, car il est vrai qu’il est nécessaire d’avoir du sel en soi !
– Homme, tu commences à devenir intelligent, sage et clairvoyant. Mais d’avoir
bu l’eau salée, qu’en tires-tu comme conséquence ?
– De cette expérience, Pasteure Marcelle, je tire comme conséquence avec
l’évangile de Luc, que trop de sel n’est pas une bonne chose ; avec l’évangile de
Matthieu, qu’il est préférable de ne pas accumuler trop de sel en soi ; avec
l’évangile de Marc, qu’il faut saler le monde avec modération ! Mais comme
conséquence, il me reste encore, Pasteure Marcelle, une question. Le sel n’est
que du sel. Le sel ne peut donc jamais perdre son goût. Qui donc s’est trompé ?
Est-ce Matthieu ? Est-ce Marc ? Est-ce Luc ? Ou est-ce Jésus ? Et comment
Jésus aurait-il pu se tromper ? Comment a-t-il pu imaginer un sel insipide ?
Comment a-t-il pu penser un sel fade, au point qu’il ne vaille plus rien, au point
qu’il faille s’en débarrasser ?
– Homme, répondit Pasteure Marcelle, tu manques d’intelligence, de sagesse et
de clairvoyance. Et si Jésus savait ce qu’il disait ? Et s’il avait voulu dire
précisément ce qu’il a dit ? Et s’il avait voulu nous rassurer : comme le sel ne
peut jamais perdre son goût, personne ne peut jamais perdre ce qui lui donne le
goût de vivre, ni ses disciples, ni ses compagnons, ni ses compagnes de route ;
comme le sel ne peut jamais perdre son goût, personne ne peut jamais perdre le
désir de faire fondre la glace, ni ses disciples, ni ses compagnons, ni ses
compagnes de route ; comme le sel ne peut jamais perdre son goût, personne
ne peut jamais perdre la volonté de conserver ce qui est périssable, ni ses
disciples, ni ses compagnons, ni ses compagnes de route ; comme le sel ne
peut jamais perdre son goût, personne ne peut jamais perdre le courage de
participer aux tristesses, aux efforts et aux souffrances, ni ses disciples, ni ses
compagnons, ni ses compagnes de route.
– Pasteure Marcelle, j’ai fait ce que tu m’as dit. J’ai essayé de renforcer le goût de
ma vie, de la vie de mes proches et de la vie de celles et ceux dont je reste
éloigné. J’ai essayé de nuancer les consensus, les évidences et les majorités.
J’ai essayé de faire fondre les regards, les mots et les gestes qui glacent et de
dégeler les relations trop froides. J’ai essayé de saler ce qu’on laisse pourrir et
périr pour que cela soit conservé. J’ai essayé de donner le sel de mes larmes, de
ma sueur et de mon sang. Alors, que dois-je faire maintenant ?
– Retourne chez toi et recommence, répondit Pasteure Marcelle, cette femme
connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance ! Retourne chez toi
et recommence !
